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3 questions sur l'impact du COVID-19 sur le comportement des français en matière de transport aérien


La Chaire Pégase dédiée à l'économie et au management du transport aérien et de l'aérospatial vient de publier une étude très complète et très intéressante sur l'impact du COVID-19 sur le comportement des français en matière de transport aérien. Gate7 a rencontré son directeur Paul Chiambaretto pour examiner les enseignements de cette cette étude.


Gate7 : L'étude montre clairement qu'une large majorité des participants a une envie intacte de voyager dans les 12 prochains mois mais en même temps souhaite attendre encore 6 mois pour le faire. N'est-ce pas paradoxal ?


Paul Chiambaretto : Je ne suis pas certain qu’il y ait vraiment un paradoxe. Ce que révèle l’étude, c’est que les Français ont toujours autant envie de voyager dans les 12 prochains mois, mais pas n’importe comment.


Acheter un billet d’avion est une dépense importante aussi bien pour des ménages que pour des entreprises. Or l’incertitude actuelle (sanitaire, économique, légale) fait que les ménages ont tendance à attendre pour avoir un peu plus de visibilité et espérer que cette incertitude diminue. Et d’ailleurs, dans les 5 mois qui ont suivi le confinement, on a pu observer de vrais changements dans le comportement des passagers qui réservaient leurs billets beaucoup tard et souvent quelques jours à peine avant leur vol.


Donc oui, les Français veulent continuer à voyager en avion, mais ils attendent de voir quand les frontières seront rouvertes et quand ils auront la certitude que leur trajet ne sera pas annulé à cause d’un nouveau confinement.


Gate7 : Votre étude dresse le portrait-robot des passagers aériens français avant et après COVID-19 qu'est ce qui a changé ?


Paul Chiambaretto : A notre grande surprise, même si le COVID-19 est probablement le plus gros choc exogène du secteur aérien depuis la seconde guerre mondiale, le comportement des Français à l’issue de cette crise est relativement stable.


Alors qu’en 2019, 63% des Français (de plus de 20 ans) ont pris l’avion, ils sont 61% à déclarer vouloir prendre l’avion dans les 12 prochains mois. De même, les motifs de déplacement (personnel vs. professionnel) restent globalement les mêmes.


Pour autant, il ne faut pas être naïf et se dire que rien n’a changé. Si l’on observe que la proportion de Français qui souhaite prendre l’avion reste globalement inchangée, notre étude révèle que le nombre de trajets effectués devraient en effet baisser. En fait, la crise impacte surtout les voyageurs les plus fréquents qui vont certes continuer à voler, mais probablement un peu moins dans les 12 prochains mois.


Concernant les destinations « préférées », la crise ne semble pas vraiment changer les deux destinations les plus populaires à savoir l’Europe (hors France) et la France métropolitaine. En revanche, et c’est quelque chose qu’on a pu observer dès la fin du premier confinement, la crise du COVID-19 a amélioré l’attractivité des Outre-Mer pour les Français. Après tout, c’est la destination rêvée pour ceux qui veulent partir loin, échapper au froid hivernal, tout en limitant l’incertitude légale (la question des frontières ne se pose pas) et sanitaire (les infrastructures hospitalières sont françaises).


Gate7 : Pensez-vous que le COVID-19 a bouleversé les attentes et comportements des voyageurs français de manière durable et que certaines habitudes dureront une fois la pandémie terminée ? Si oui quel impact pour les compagnies ?


Paul Chiambaretto : Si la pandémie nous a appris à vivre avec l’incertitude, elle nous a aussi montré que faire des plans ou des projets plusieurs mois à l’avance pouvait être risqué. Or les compagnies aériennes ont toujours aimé les prévisions, ou a minima le fait de pouvoir utiliser des données historiques pour anticiper le comportement futur des passagers. C’est d’ailleurs la base du fonctionnement de tous les outils de Revenue Management. Or le fait que les Français attendent de plus en plus tard pour faire leur réservation met à mal tous ces modèles de prévision et rend le travail des compagnies particulièrement difficile, les poussant parfois à annuler des vols ce qui renforce encore plus l’incertitude et encourage les passagers à réserver encore plus tard.


Pour casser ce cercle vicieux, certaines compagnies aériennes (comme Air France par exemple) ont mis en place des conditions d’annulation ou d’échange plus souples. Et c’est d’ailleurs la mesure qui, selon les répondants de notre étude, peut accroître le plus leur probabilité de reprendre l’avion. Autrement dit, ce que demandent les Français, c’est de la flexibilité pour justement pouvoir s’adapter à l’incertitude.


Alors, la grande question qui se pose est de savoir si ces mesures prises dans l’urgence seront amenées à rester, une fois la crise passée. Alors que le billet non-échangeable et non-remboursable était la norme avant-crise, est-ce que le billet échangeable et remboursable deviendra la nouvelle norme pour les passagers ? Peut-être qu’un retour en arrière sera difficile à justifier pour les compagnies aériennes, ou que les billets non-échangeables seront des billets « bradés » pour viser les consommateurs ayant les plus faibles budgets (un peu comme les billets sans valise par exemple).


Le même type de question se pose aussi pour les mesures sanitaires. Au même titre que les mesures de sûreté dans les aéroports (mais aussi dans les avions) sont toujours en place près de 20 ans après les attentats du 11 septembre, est-ce que certaines mesures sanitaires mises en place suite au COVID-19 vont perdurer dans le temps ? La question est complètement ouverte, mais l’expérience asiatique (suite au SRAS) tend à montrer que des mesures sanitaires peuvent devenir pérennes.


Au final, le véritable enjeu pour les compagnies aériennes et les aéroports sera de voir comment tirer leur épingle du jeu en transformant certaines de ces nouvelles contraintes en opportunités pour se différencier de leurs concurrents lorsque le trafic redécollera.



Paul Chiamabaretto est Professeur Associé de Stratégie et Marketing à Montpellier Business School et Chercheur Associé à l'Ecole Polytechnique.

Agrégé d'économie et docteur en gestion, il étudie depuis de nombreuses années les problématiques économiques et les stratégies des acteurs du secteur aérien. Il collabore régulièrement avec des compagnies aériennes, aéroports, constructeurs, fournisseurs pour apporter un éclairage scientifique dans leurs réflexions. Il intervient aussi régulièrement dans la presse économique et spécialisée.


Retrouvez l'infographie de l'étude : https:

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